LE DETOUR N°1

ECRITURE ET ORALITE

EXTRAITS : Présentation et Editorial

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PRESENTATION - LE DETOUR N°1

par Aggée C. Lomo Myazhiom

ed. H&A, 2003, p. 7-9.

« En un siècle d'oralité triomphante, avec l'extraordinaire développement des nouveaux moyens de communication,
conserver la parole est un devoir si l'on veut éviter que la surinformation dématérialisée, caractéristique de notre époque, n'entraîne la disparition de la mémoire de notre temps »

Georgette Elgey, Le Monde, vendredi 26 janvier 2001, p. 17.

Ecriture et/ou oralité, avant d'être des moyens de communication, sont des constituants de l'existant. Au commencement était le verbe. Et le verbe est créateur. Dans toutes les traditions, le verbe amène à l'existence. C'est le processus de nomination qui pose l'acte de vie comme l'écrit Joël Clerget : « A l'aube de la création, la nomination nous concerne tous personnellement. Nul qui parle n'échappe à son acte par lequel nous sommes déclarés à l'existence. Exposés. Vivants de parole et de désir. La nomination intéresse notre naissance » . Un va et vient fécond s'opère entre ces deux formes de communication qui, suivant les civilisations, sont facteurs de temporalité et d'historicité. Au fil de l'évolution de l'humanité, l'écriture - qui « sert à fixer le langage articulé, fugace par essence » - s'affirme comme l'instrument du langage. Et, selon le mot de Charles Higounet, « en rendant la parole muette, elle ne la garde pas seulement, elle réalise en outre la pensée qui jusque-là reste à l'état de possibilité » :

« Ainsi donc, l'écriture est non seulement un procédé destiné à fixer la parole, un moyen d’expression permanent, mais elle donne aussi directement accès au monde des idées ; elle reproduit bien le langage articulé, mais elle permet encore d'appréhender la pensée et de lui faire traverser l'espace et le temps ; c'est le fait social qui est la base même de notre civilisation. L'histoire de l'écriture s'identifie à celle du progrès humain » .

Dans ce dossier, un large part est accordée à l'Afrique, où l'oralité est omniprésente dans la maîtrise des savoirs et la transmission du patrimoine du groupe : « ici, les paroles restent, verba manent » comme l'écrit Louis-Jean Calvet . Si Emmanuelle Saucourt et Michel Naumann convoquent respectivement les oeuvres de Amadou Hampâté Bâ et de Chinua Achebe, Gabriel Kuitche Fonkou évoque l'émergence d'auteurs africains dans la littérature française, issue de la colonisation. Cette réflexion sur l'oppression, la domination, la contestation et le passage de l'oral à l'écrit, est poursuivie par Rosan Rauzduel dans son approche du créole à l'école en tant qu'instrument de résistance. Babacar Fall nous fait la démonstration de la stérilité de l'opposition entre tradition orale et écrite pour graduer les civilisations. Toutes ces formes de communication servent de mémoire des peuples. Dans cette optique, l'émergence notable de la littérature et de l'histoire orale remet en selle la mémoire occultée de certains peuples.

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Le travail systématique sur les griots ou encore sur le mvet (« maîtres de la parole »), éléments du patrimoine immatériel de l'humanité, doit être instauré dans les systèmes éducatifs pour faire mentir l'adage d'Amadou Hampaté Bâ : « Lorsqu'un vieillard meurt en Afrique, c'est une bibliothèque entière qui brûle... ». Tout autant, il est urgent dans nos sociétés contemporaines où la non maîtrise de l'écrit et de l'oral stigmatisent et impliquent une quasi mort sociale, de redonner une égalité de chances à tous par le truchement de campagnes d'alphabétisation. Ainsi « L'atelier d'écriture » qu'évoque Xavier-Laurent Petit redonne une chance aux « marginalisés » de se restructurer, de se resocialiser. La maîtrise de la langue, orale ou écrite, traduit une maîtrise du monde.

Ecrire, lire, faire sonner les mots devient une arme et comme l'indique Michel Violet, membre de l'Association Française pour la Lecture (AFL) :
« Pour l'AFL, l'analphabétisme n'est que le verre grossissant de l'illettrisme et du faible taux de lecture de la population adulte. La focalisation de l'opinion par un discours alarmiste sur l'illettrisme, ce "problème social", a pour résultat de stigmatiser le "handicap" culturel et social d'une minorité d'individus apparaissant à la limite comme davantage responsables que victimes d'un clivage social. Le concept humaniste d'exclusion s'est substitué à celui, politique, de domination et dissimule en réalité une représentation horizontale d'une société constituée d'un "dedans" valorisé et gratifiant et d'un "dehors" discréditant et suspect, qui a remplacé celle d'une division sociale verticale en classes hiérarchisées. C'est bien pourquoi, persuadée que du commerce avec l'écrit et de l'écriture naissent une "raison graphique", une réflexion "en surplomb", une forme spécifique de pensée, théorique et abstraite, en d'autres termes des prises de conscience de réalités dont on peut - éventuellement - concevoir les transformations, l'AFL parlant peu d'illettrisme, parle néanmoins beaucoup d'intégration d'un volet lecture dans les actions de formation des adultes de quelque niveau que ce soit et, d'une manière plus générale, de politique de lecture à destination du corps social dans son ensemble » .

Aggée C. Lomo Myazhiom, PRESENTATION - LE DETOUR N°1, ed. H&A, 2003, p. 7-9.


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EDITORIAL - Franck Michel et Aggée C. Lomo Myazhiom, Le Détour, ed. H&A 2003, p. 5-6.

Au moment où les « nouveaux réactionnaires » enfilent avec un cynisme désopilant les habits de l'anti-conformisme à la sauce « France d'en bas », l'univers intellectuel hexagonal vogue à la dérive. La marginalité, voire la réclusion ou la sortie (temporaire) du monde, restent les derniers repaires (et repères) des parias de l'ordre intellectuel établi. Voilà 25 ans que Renaud chante « Hexagone » sans que le texte n'ait eu à souffrir d'une ride, et la dinde aux marrons n'a toujours pas étouffé les conservateurs les plus rétrogrades de ce vieux pays. Demain, on (re)dira que « la France s'ennuie », on l'aura quand même bien cherché. Mais cela, c'est pour demain, pas aujourd'hui. Les clercs véritables, ceux qui peuvent encore se regarder dans une glace, se cachent à nouveau, à l'abri des médias omnipotents et à l'ombre des querelles de salons parisiens qui, finalement, n'intéressent plus guère que ceux qui, depuis belle lurette, n'ont plus rien à dire (ou même à redire puisqu'on entend toujours les mêmes dire la même chose). L'heure n'est plus - ou pas encore - au combat frontal mais à la résistance, à la fois active et discrète. Car l'actuel vent mauvais n'exclut pas la menace d'une tempête à venir. Qui peut prédire de quoi demain sera fait ? Dans ce contexte pour le moins morose, peut-être faudrait-il pour un temps, dans l'attente de jours meilleurs, d'un improbable « printemps des peuples », préférer l'oralité à l'écriture. Privilégier les mots qui courent et s'affolent à ceux qu'on dénichent trop facilement et qui ensuite « fichent » (en l'air ?) nos vies. Des voix nouvelles et furtives plutôt que des traces écrites parfois fumeuses et dangereuses. Ou l'oral au secours de l'écrit ! Une voie délicate puisque, comme le notait René Char :
« Seules les traces font rêver ».

Pendant ce temps, le monde bouge. Mal. Dans le berceau de ce que fut la Mésopotamie de modernes envahisseurs assermentés fantasment d'un remake de « Mad Max ». En Irak donc, l'Amérique va-t-en guerre et triomphante de Bush, inconsciente et belliqueuse, joue et se joue de la géopolitique. Là aussi, la population irakienne, impuissante et excédée, préfère les mots de la rue aux maux du pouvoir, de tous les pouvoirs, notamment ceux du nouveau Saladin et de l'Oncle Sam. A l'image de cet Irakien dont les propos ont été cités dans les colonnes du Monde à la fin du mois de janvier 2003, et qui, sur un ton d'humour, résume la situation bien mieux que le journal télévisé du soir : « Si les inspecteurs trouvent des armes, c'est que nous avons menti, et c'est la guerre ! Et si les inspecteurs ne retrouvent pas d'armes, c'est que nous les cachons, donc que nous mentons, et c'est aussi la guerre ! L'Amérique nous offre le choix, c'est formidable ». La guerre est une absurdité immonde, l'histoire du XXe siècle - déjà bien loin aux yeux de certains - devrait suffire à le prouver. Et à nous en dissuader, et en ce domaine au moins, la voix de la France résonne plus juste et plus raisonnable que d'autres. Et les Irakiens ? Il leur est plus facile d'en plaisanter car mieux vaut toujours en rire, malgré le désespoir et les privations de toute une population. Tant qu'il y a des mots pour rire, il reste de l'espoir, même infime, non d'éviter une guerre voulue et prévue « à tout prix », mais de préserver une fenêtre ouverte sur un autre monde que celui qu'on nous impose. Momentanément.

EDITORIAL - Franck Michel et Aggée C. Lomo Myazhiom, Le Détour, ed. H&A 2003, p. 5-6.

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